Anonym’haine

Je reçois un mail haineux d’un brave homme qui me reproche de masquer mon identité pour taper sur tout le monde. Je suis lâche, me dit-on, et je suis tout sauf un journalite. Un moment, ma vie semble en péril.

Je tremble.

Et puis je me souviens de l’excellentissime The Economist, hebdomadaire anglophone dont les papiers brillants ne sont jamais signés. A part par Charlemagne.

Je m’en voudrais de comparer ce modeste blog avec l’une des plus grandes réusstes du journalisme. On notera cependant que l’anonymat n’interdit pas le journalisme de qualité. L’inverse n’est pas nécessairement vrai.

Donc, je continue.

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La malédiction de la PQR

Les journalistes de la PQR (Presse Quotidienne Régionale,  Ndlr) vivent une malédiction quotidienne. Comment remplir des pages avec du vide ? La galette des rois dans les maisons de retraite du coin, le défilé de maillots de bains estival et la partie de crapette au bar du PMU… Ce n’est guère passionnant, mais à y regarder de plus près c’est une occupation assez noble, car elle fait du sens comme l’on disait voici quelques années dans les milieux chics.  Elle fait du sens, ou plutôt du lien. Les communautés  et les communes françaises sont souvent de petite taille, clairsemées, distantes. La PQR leur sert de ciment, elle donne des nouvelles du voisin dont on aurait pas su qu’il était mort, si cela n’avait été imprimé, comme on dit, en toutes lettres (c’est toujours mieux qu’en semi-lettres) et noir sur blanc (moins cher que  l’inverse, en volumes d’encre).

Làs ! Parfois l’écueil est inévitable, et les journalistes se fracassent dessus, impavides, derniers Nemo de l’info locale. Prenons un exemple. Dans le Var Matin de ce jour, un éminent journaliste dont je tairai le nom, relate un fait divers – braquage à main armée- survenu au mois de mai. Cela fait un peu réchauffé, mais pour justifier cette demi-page, on nous explique que la victime dont les jours étaient comptés, semblerait désormais tirée d’affaire. De son côté, la police aurait arrêté deux malfaiteurs, mais on n’en sait pas plus.

Lorsqu’on sait aussi peu de choses, il vaut mieux se taire. « Ce n’est pas du journalisme » aurait éructé un de mes anciens patrons. Il eût mieux valu parler de la mésange charbonnière et de ses éventuelles migrations. La noblesse de la PQR disparait, il reste  à peine de quoi emballer le poisson dans le noir de labeur. O tempora, o mores…

Blogueurs et journalistes

La querelle dure depuis des années déjà : les blogueurs, ces amateurs infâmes, sont-ils des journalistes authentiques ? Si l’on considère la définition de la commission qui délivre les cartes de presse, pour obtenir l’une de ces dernières (* un précieux sésame, *il faut bien le dire) il faut pouvoir prouver que la majeure partie de votre revenu provient de l’activité de journaliste.

Donc, pour être journaliste, il faut en vivre. Par conséquent les blogueurs ne sont pas des journalistes. Sauf ceux qui en vivent, bien sûr, je crois qu’il y en a douze en France. Cette définition ayant le mérite d’être claire et précise dans un monde dont les contours sont souvent mal définis (c’est vrai : la Turquie est-elle en Europe, ou pas ?), on s’en tiendra là.

Le terme de journaliste ne préjuge donc aucunement de la qualité de l’écrit. L’on peut être journaliste et écrire comme un insecte estival nocturne qui aurait trempé ses pattes par hasard dans un flacon d’encre. A l’inverse, on peut être blogueur, ou simple « rédacteur web » – un stade larvaire du journalisme qui oscille pourtant entre le purgatoire et les limbes – et rédiger des textes d’une clarté éblouissante.

Dans le domaine des technologies de l’information, que votre serviteur connaît bien, les textes se révèlent souvent difficile à écrire. Le sujet n’est pas forcément « sexy » ni passionnant pour le plus grand nombre. Lorsque l’on doit, jour après jour, reprendre des communiqués de presse ou écrire des billets à partir d’une info incertaine mals traduits par une agence de presse douteuse, il arrive que mes bien-aimés confrères journalistes tombent dans l’ornière du lieu commun, du texte sans saveur et sans information.

Prenons un exemple. En août 2009 l’aimable OC rédige sur Zdnet un papier faisant état des problèmes de batterie que rencontreraient les iPhones et autres iPods. « La firme à la pomme » ( ou « firme de Cupertino ») comme on aime à l’appeler dans les rédactions IT pour éviter les douloureuses répétitions du mot Apple, chercherait à *étouffer l’affaire.

Notre confrère a déjà écrit plusieurs fois sur le thème des risques liés aux batteries, et j’imagine aisément que le sujet ne soit pas de ceux qui libèrent les doigts sur le clavier. Pour cette raison, ou peut-être juste parce qu’il aime cela, l’ami OC s’en tire avec une palanquée de clichés qui démontrent sa maîtrise du genre  :« monnaie courante, « on ne compte plus », « passer entre les gouttes », « l’affaire pourrait s’arrêter là » « qui crée le scandale » « éviter les vagues » « y mettre le prix » « protégé becs et ongles », « monnaie courante » (bis! bravo !)…

Côté blogueurs, en revanche, qui pourrait-on prendre en example ?

Le site http://www.cowcotland.com, qui rédige des news sur le thème de l’informatique, nous donne l’occasion de signaler le travail d’un rédacteur dont le portrait n’incite pourtant guère à le prendre au sérieux : sa photo ne montre pas de cravate ni de veste, mais une coiffure douteuse évoquant le rastafari éméché. Ce charmant personnage nommé Mantidor se livre à un test d’un ordinateur portable surpuissant. L’article est d’un très bon niveau, même s’il accumule les références technique de type CH2591Z3-X2 SubPixelWoofer. C’est le genre qui l’exige.

Pouruoi un très bon niveau ? Parce que le sieur Mantidor explique avec précision et simplicité. Parce qu’il fait des comparaisons utiles avec d’autres matériels similaires ou plus éloignés, dans un style alerte et moderne qui se lit parfaitement bien et se comprend tout autant, et dont le lexique est bien plus étendu qu’il n’y paraît au premier abord. Enfin, parce que notre rastaman se livre à quelques fantaisies ornementales à la fois légères et digestes : j’ai beaucoup apprécié le « Très miam quand même ces deux cartes, surtout dans un portable… » qui nous ferait presque ressentir l’émoi du geek face à un composant électronique particulier.

Même s’il ne parvient pas à contourner tous les écueils en forme de lieux communs qui attendent (*guettent) les rédacteurs, comme ce malheureux « les touches tactiles répondent au doigt et à l’oeil. Ajoutons le repose poignet en aluminium brossé du plus bel effet et la finition haut de gamme. »

Mais dans l’ensemble, l’article de ce rédacteur aux pupilles convergentes se montre d’un très bon niveau. Aiguillonné (*d’une main de fer) par un rédac’chef blanchi sous le harnois, gageons que le sieur Mantidor deviendrait un excellent journaliste. Ou blogueur, allez savoir.

Pour toutes ces raisons, j’ai plaisir à lui délivrer officiellement le trophée de « Premier de Corday » que j’invente à l’instant même, et qui récompense un travail de journalisme de qualité. Le jury est composé de moi-même, et ses décisions sont donc parfaitement subjectives.

Bravo !

* : les astérisques vous permettent de savourer un lieu commun de *tout premier choix.

L’a-t-il fait exprès ?

Quel talent, ce rédacteur du Journal du Dimanche qui nous gratifie sur cette news d’un parallèle malheureux, ou très ironique.

A propos de la mort de Yasmine Belmadi, jeune acteur de 33 ans, décédé dans un accident de la circulation à six heures du matin, le dénommé B.B. nous indique que « le natif d’Aubervilliers a percuté un lampadaire de plein fouet » pour,  deux phrases plus loin, nous signaler qu’il « sera toutefois sous le feu des projecteurs au moins une dernière fois. »

Voilà un journaliste très éclairé.

De pied en cap

Entendue ce midi sur France Info, au sujet de la libération d’un malheureux considéré comme terroriste pour avoir porté atteinte à des caténaires :

« Julien Coupat est attendu de pied ferme dans la ville de X, par son comité de soutien qui n’a pas baissé les bras ».

Ils ne devaient probablement pas savoir où donner de la tête.

Quelques statistiques :

« de pied ferme » figure sur 177 000 pages recensées par Google, mais « pied ferme » fait 203 000 pages.

« baissé les bras » : 93 300 pages,  son petit frère « baisse les bras » 54 800 pages, et leur aîné « baisser les bras » 230 000 pages.

Victoire de la famille bras, d’une courte tête. Mais la famille pied ferme, qui a le bras long, repart la tête haute.  Ciel, je m’emeceau les pinèle.

O tempora, O tages

Qu’on me pardonne ce titre très approximatif.

Ingrid Betancourt revient.  Oui, je parle de cette femme politique colombienne, opportunément française, qui fut otage pendant plusieurs années après s’être jetée dans la gueule du loup et dont la libération fut amplement couverte par tous les médias de France et bien entendu de Navarre .

[remarque :  la Navarre est un cas particuliers d’exodomie : elle fait à la fois partie de la France et n’en fait pas partie, comme le montre l’expression que je viens d’utiliser et le néologisme hardi que j’ai pondu dans le même mouvement. [ Remarque dans la remarque : exodomie « hors de soi-même »,  du grec ἔξω « hors de » et du latin domus, « maison ». Utilisation réservée aux enc… de mouches. ]

Madame Betancourt fut un emblème du vide journalistique ambiant. Qu’on y songe : portée par les télés, les journaux,  les actions politiques de cette dame qui ne concernaient que l’arène politique  colombienne, eurent une répercussion incroyable en France. Jojo le camionneur, madame Michu la boulangère parlaient d’elle, au point que tous l’appelaient par son prénom. Son portrait géant ornait la façade de l’hôtel de ville de Paris, et tous les hommes politiques de droite comme de gauche dissimulaient mal une larme à la seule évocation du martyre de l’otagesse.

Une fois libérée, dans des circonstances qui ne restent pas à élucider car tout cela n’a pas grand intérêt, on n’avait plus rien à se mettre sous la dent.

Heureusement si ! Il suffisait d’attendre que les autres otages révèlent quel immonde personnage Madame Betancourt avait pu être. Elle a refusé de partager sa radio. Elle a expulsé sa copine des cours d’anglais qu’elle donnait, et elle lui a repris son dictionnaire.

Je tremble en écrivant cela. Et encore, tout n’a pas été dévoilé. On peut supposer le pire.

Heureusement, les journalistes sont là pour nous donner de la vraie info plein de sens. On sait donc désormais tout ce qu’il faut savoir sur la polémique qui entoure la libération non événementielle de l’otage non intéressant.

Ainsi va le monde.

De chiffres et d’Electre

(qu’on me pardonne ce titre absurde).

S’agissant des critiques envers le programme de tel ou tel candidat, il est fréquent de lire ou d’entendre qu’il ou elle fait mentir les chiffres.

Le gouvernement Villepin est accusé de manipuler les chiffres du chômage, le ministre de l’intérieur ceux des voitures brûlées la nuit de la Saint-Sylvestre, et l’UMP de mentir sur le nombre de participants à l’investiture de Sarkozy. Chiffres, plan de la salle et raisonnements très érudits à l’appui, l’affaire est entendue : la droite ment sur les chiffres. Le site de la Ligue Communiste Révolutionnaire, tout comme celui de mon éminent confrère Olivier Bonnet, donnent ainsi des preuves formelles de la turpitude statistique du grand capital.

Hélas ce travers n’est pas exclusif à la droite. L’Humanité se demandait ainsi en 1999 comment Martine Aubry avait pu mentir sur les chiffres du chômage, un bloggeur érudit dévoile ce qu’il considère comme un mensonge socialiste sur le SMIC à 1500 €, et le site de l’Assemblée Nationale nous rappelle une séance de février 2005 durant laquelle le mensonge des socialistes sur le coût des 35 heures a été amplement débattu.

Cessons ici l’énumération, et laissons de côté l’idée humoristique que si la droite manipule plus les chiffre que la gauche c’est parce que elle, au moins, elle sait compter. Il est clair que tous les partis politiques pratiquent la manipulation des chiffres. Et ils le font pour deux raisons : d’abord parce que c’est normal, ensuite parce que c’est possible.

Pourquoi est-ce normal ? Réfléchissez. Lorsque vous présentez un projet à votre supérieur, une idée à votre épouse, ne vous arrive-t-il pas parfois de présenter des chiffres dont vous savez qu’ils pourraient être critiqués, si votre interlocuteur avait connaissance du dossier ? « Monsieur le directeur, vous aurez ce projet bouclé sous quinze jours ». Mensonge, vous savez qu’il vous faudra au moins trois semaines. « Ma chérie, ce vélo de compétition ne coûte que 500 euros ». Mensonge, avec tous les accessoires nécessaires il vous en coûtera 250 euros de plus. « J’arrive à la maison vers 19 heures ». Mensonge, vous savez très bien qu’il vous faudra au moins 30 minutes de plus. Les magasins nous mentent « 1.99 € le kilo », c’est une présentation très tendancieuse. Les banques nous mentent. « taux du crédit 4.90 % » assorti de lettres en tout petit « hors assurance et frais de gestion » qui portent le taux global à 6%. Idem pour les sociétés de téléphonie mobile, qui s’entendent sur une présentation des chiffres telle qu’on ne peut pas comparer les offres de manière objective.

On voit donc bien que, pour emporter l’adhésion de la personne qui nous fait face, il nous est naturel de présenter la réalité sous un jour favorable. Cela se pratique dans tous les pays, comme le montrent simplement ce site canadien ou le premier ministre hongrois. Parmi les professions qui aiment manipuler les chiffres, on peut citer les experts-comptables, qui sont payés pour optimiser la présentation des bilans aux actionnaires ou aux investisseurs. Il y a les journalistes, bien sûr, mais aussi les médecins, qui vous parlent sans sourciller du taux de prévalence d’une maladie alors que les méthodes de comptage sont contestables. Il y a les employés, qui surestiment leur temps travaillé et sous-estiment leurs heures passées à bayer aux corneilles. Il y a les commerçants, qui se plaignent depuis Pépin le Bref que le commerce c’est plus ce que c’était. Etc.

En second lieu, on le fait parce qu’il est possible de faire mentir les chiffres. De par leur structure même, ils se prêtent à la manipulation, parce que nous ne sommes pas des machines à calculer. Si je vous dis que 158 481,44 auxquels j’ajoute 653 225,23, cela fait 751 706,67, il vous faudra réfléchir à deux fois avant de constater qu’il manque 60 000 quelque part. Si j’ajoute en plus quelques pourcentages calculés sur une base 100 que je définis à mon aise sans vous en parler, il vous sera difficile de me contrer. D’ailleurs, la sagesse populaire le sait bien, qui estime que « les chiffres on leur fait dire ce qu’on veut ». C’est encore pire lorsque l’on montre des graphiques : n’importe quel statisticien un peu malin peut déformer n’importe quoi en son contraire, grâce à quelques ruptures d’axe ou bien à une représentation graphique tout à fait inadaptée.

Curieux contraste, soit dit en passant. Chacun sait qu’on fait dire ce qu’on veut aux chiffres, mais reproche à ses adversaires de les manipuler tout en les croyant volontiers lorsqu’ils viennent du bon côté, comme le montre ce billet et les commentaires qui le suivent sur le blog Chez Nico.

Ce contraste se transforme bien vite en syllogisme, c’est ce que constate Aubusson de Cavarlay dans un billet sur le très précis site Pénombres : « Dans l’ensemble, les commentaires journalistiques, ou même ceux de certains experts, adoptent très souvent une position peu cohérente. D’un côté, ce qui est une façon un peu tendancieuse de présenter les problèmes de méthodes, les statistiques officielles sont critiquées au motif qu’elles ne décriraient pas la réalité, et de l’autre, dans le même commentaire, des variations temporelles inquiétantes, exponentielles et des chiffres parlant d’eux-mêmes en sont extraits. Le lecteur est alors invité à admettre le pseudo-syllogisme suivant : les chiffres officiels ne décrivent pas la réalité ; or les résultats officiels sont alarmants ; donc la situation réelle qu’on vous cache est catastrophique. ».

Deux poids, trois mesures.