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Mort subie

J’écrivais voici longtemps, avec une lassitude infinie, sur la mort du journalisme. Mes remarques se réduisent à deux points : 

  • la forme disparaît. Sous la poussée inexorable de la productivité, on écrit dans les « rédactions web » à coup de micro. Naguère, je tapais sur une machine à écrire Olivetti. Puis je suis passé au clavier d’ordinateur. Ah, le Goupil ! Belle réussite française. Puis le Mac SE30, bijou hors de prix. Et enfin le PC. Mais désormais, la dactylographie n’a plus de sens. On écrit le français tel qu’on le parle, à coup de reconnaissance vocale. Le Dragon se cache sous la plume, et confond infinitif et participe passé. 
  • le fond s’étiole. S’il ne faisait que s’étioler ! Désormais, le référencement, ou Est-Ce-Haut? disent les spécialistes, motive la rédaction de billets tous plus futiles les uns que les autres. Penser que l’on puisse écrire sur un sujet journalistique serait faire insulte aux pisse-copie de 2014. Désormais, le journalisme le plus osé consiste à fouiller dans les poubelles des stars, pas pour y trouver des documents édifiants, mais pour y analyser l’ADN éventuellement relevé dans un préservatif usagé. 

Presse de bas niveau, plus bas que le caniveau.

Le journalisme est mort

Les exemples abondent : l’art d’enquêter, d’analyser, de croiser les sources, de traduire dans un papier bien construit, clair et argumenté son point de vue d’une façon qui soit à la fois érudite et accessible à tous, cet art a disparu.

On pourrait accuser principalement le Web, qui privilégie le volume à la qualité. Comme moi vous avez peut-être déjà sursauté en lisant un texte manifestement rédigé par un ordinateur à partir de propositions lexicales émanant probablement d’un service marketing. C’est évidemment regrettable, mais personne ne s’attend à trouver au sein du discours commercial environnant des perles de littérature ou de raisonnement. Encore que les bouteilles de jus de fruits Tropicana constituent un perpétuel régal, il faudrait que j’y revienne dans un autre article.

Non décidément, le Web lui-même n’est pas le seul vecteur de médiocrité, à moins que son usage régulier et perpétuel n’entraîne chez les rédacteurs les plus aguerris l’apparition de nouveaux réflexes digne des rédacteurs Web fraîchement émoulus de stage de professionnalisation initié par leur agence pour l’emploi. Je ne peux hélas que constater chez certains de mes confrères une modification du comportement qui passe par l’abandon des principes de base du journalisme.

Prenons pour exemple un article de Jean Guisnel, qu’il est pas un nouveau-né en matière de journalisme : n’a-t-il pas été rédacteur en chef adjoint de Libération ? Voilà un garçon qui use ses culottes sur les bancs des rédactions depuis que le monde est monde. Ou peut s’en faut. Pourtant, ce cher Jean se met à l’heure commune pour céder à une forme de paresse intellectuelle coupable. L’article dont il est question ici traite d’un contrat avec l’Inde en voie de signature et portant sur l’acquisition de plusieurs dizaines de Rafale, avion militaire fabriqué par Dassault. Voilà un sujet sur lequel Jean Guisnel aurait bien des choses à nous dire, lui qui est considéré comme un spécialiste des questions de défense. Hélas, il nous gratifie d’un papier qui n’est même pas digne d’une colonne d’opinion, qui assène des vérités sans aucune démonstration, et qui tient un raisonnement ne menant nulle part.

Intitulé  » Rafale en Inde : on se calme » cet article constitue un excellent exemple de ce qu’il ne faut pas faire.

Passons sur la coloration politique, lorsque l’auteur écrit « Nicolas Sarkozy, qui avait fanfaronné mal à propos pour des ventes au Brésil ou aux Émirats arabes unis », considération que je trouve pour ma part regrettable, si le propos de l’article de faire le point sur la situation. Le parti pris politique peut intervenir à la fin, mais à la fin seulement, lorsque le paysage des faits a été présenté.

Non ce que je regrette en réalité est plus grave : lorsqu’un journaliste assène des conclusions ou présente des éléments qui n’ont pas été étayés, il oublie les règles les plus élémentaires du métier.

Premier exemple : « Parmi celles-ci, la nécessité de composer avec un vendeur multiforme associant des industriels (Dassault pour la cellule, Thales pour l’électronique, Safran pour les moteurs et MBDA pour l’armement) qui ont parfois du mal à tirer dans le même sens. » Qui ont parfois du mal à tirer dans le même sens : c’est-à-dire ? Que signifie exactement cette proposition ? Y a-t-il eu des rivalités industrielles, des problèmes de personnes, des difficultés de communication, des impossibilités à signer des contrats ? Quels ont pu être les impacts sur la chaîne de production ou celle de décision ? On ne le saura jamais.

Second exemple : »Autre composante : la puissante Direction générale pour l’armement, État dans l’État qui entend chapeauter les contrats export, consacrant souvent son énergie à contrer les industriels. » Pourquoi la direction générale pour l’armement est-elle un État dans l’État ? Comment entend-elle chapeauter les contrats export ? Est-ce là une prérogative qui lui est donnée par la loi, par un décret, ou simplement par ordre du ministre, voire du président de la République ? Enfin pourquoi dit-on que la DGA consacre son énergie à contrer les industriels ? Quels sont les exemples qui illustrent cette tendance fâcheuse ? Le point de vue éventuellement anonyme d’une personne de cette industrie aurait été parfaitement souhaitable. mais il n’y a pas plus de point de vue que d’explication, et il faudra se contenter de cette absence.

Troisième exemple : »Rien n’est dit non plus des exigences indiennes en matière de contreparties commerciales et industrielles, qui seront certainement importantes. » Voyez ici une prise de position remarquable : l’auteur reconnaît qu’il ne sait rien des exigences indiennes, mais il possède pourtant des certitudes : elles seront « certainement importantes ». Ce choix de vocable pourrait être considéré comme anodin, quand il est au contraire révélateur de la mauvaise tenue de ce papier. Lorsqu’on ne sait rien, on ne peut que se borner à émettre des hypothèses, on s’efforce de préciser lesquelles, et quelle est la probabilité qu’elles surviennent. En l’espèce, le lecteur serait sans doute ravi d’apprendre quelles peuvent être les contreparties commerciales et industrielles que l’Inde pourrait être amenées à exiger. Mais il restera sur sa faim.

Quatrième exemple, avec la phrase la plus drôle du papier : « Enfin, comment les Français ont-ils géré la corruption endémique dans ce pays, l’un des plus corrompus au monde. » On note d’une part la construction en deux parties miroirs qui ne font que répéter l’autre partie : un pays corrompu avec une corruption endémique. Mais on note également l’absence totale d’arguments : pourquoi peut-on dire que ce pays est-il l’un des plus corrompus au monde ? Et peut-on délivrer une telle information sans dire que le gouvernement indien s’est attelé au problème, et que les jugements de la Cour Suprême indienne concernent de plus en plus ce problème (plus de 50 jugements en 2010), ce qui témoigne d’une prise de conscience ? Intégrer ce type d’information serait une bonne façon de donner au lecteur des éléments qui lui permettent de se forger son propre jugement, mais l’auteur de l’article semble avoir oublié cette règle de base.

Cinquième exemple, avec le paragraphe de conclusion, qui ne conclut strictement rien et n’amène nulle part : « Rappelons enfin que la vente effective du Rafale à l’exportation signifierait ipso facto une réduction des livraisons à l’armée française. Il est prévu de longue date que, dans le cas d’une vente export, la chaîne française, qui produit 11 avions par an, cesserait de livrer les armées nationales pour se consacrer à l’export. Les livraisons ne reprenant qu’à la fin de la production exportée. Voilà qui risque aussi de provoquer quelques tensions, après une euphorie compréhensible sans doute, mais qui mériterait une légère prise de distance. Une chose est sûre : on n’a pas fini de parler de ce contrat « 

Ce paragraphe apporte des informations inutiles : « il est prévu de longue date » n’a strictement aucun intérêt. L’information portant sur la bascule des chaînes en cas de vente se voit même présentée d’une façon inversée : en réalité, il semble que les commandes du gouvernement français ont eu pour but principal de conserver l’outil de production, comme le prétendent d’autres journalistes spécialisés en Défense.  Qui a raison ?  On l’ignore, mais des arguments, des chiffres, des dates précises auraient permis de se faire une idée. Quant aux tensions évoquées, qui concernent-t-elles, de quel ordre sont-elles ? Bref on aurait aimé que l’auteur de l’article se soit appliqué à lui-même la prise de distance qu’il évoque. Une chose est sûre : en parlant comme cela de ce contrat le lecteur en saura aussi peu à l’arrivée qu’au départ.

Voilà où en est réduit le journalisme d’aujourd’hui. Les commentaires des articles sont parfois plus intéressants que l’article lui-même, le contraire étant également vrai. Dans le cas qui nous occupe, un lecteur déclare l’étendue de son admiration pour l’article, et se lance ensuite dans une longue explication chiffrée. Pour confuse et mal formulée qu’elle soit, cette réaction démontre bien la vacuité de l’article : si vos lecteurs sont obligés de faire le travail à votre place, qui est le journaliste ?

Du Nouvel Observateur

Je pensais ce matin en souriant d’un sourire triste, au Nouvel Observateur, que l’on appelle plus souvent le Nouvel Obs. Il avait pris la succession de France Observateur, un journal né après-guerre. Le titre était ambitieux : se placer en position d’observateur, c’est regarder d’un œil impartial, qui ne se laisse pas gagner par l’émotion mais scrute chaque détail tout en conservant une hauteur de vue. Le terme d’observateur n’est pas abrégé dans le langage commun par hasard : cet hebdomadaire a perdu ses repères, perdu sa qualité première, et pour tout dire perdu le rôle d’observateur qu’il s’était assigné. Hélas il a également perdu tout esprit de nouveauté, sclérosé comme le reste de la presse française dans une vision prismatique droite gauche qui filtre à travers ses colonnes tous les essais de réflexion.

Reprise des activités

Mon Dieu ! 2009 ! Voilà des lustres que je n’ai rien postés sur ce blog. J’ai pourtant eu mille fois l’occasion de constater l’augmentation galopante de la médiocrité en matière de journalisme en ligne. Il est temps de reprendre le flambeau.

Bizarre, bizarre

La Dépêche nous fait part de la triste fin d’un homme écrasé par l’arbre qu’il s’était mis en devoir d’abattre. »Tué par l’arbre qu’il coupait », titre la page web. Condoléances à la famille.

Refusant d’admettre l’évidence, en bon journaliste qui vérifie toujours ses sources, J-M. F. nous indique que « Selon les premiers éléments de l’enquête, Guy Verdier, âgé de 57 ans, procédait à la coupe de cet arbre lorsque pour une raison encore ignorée, le tronc a soudain cédé. »

Voyons, voyons, qu’est ce qui peut provoquer la chute d’un arbre que l’on est en train d’abattre ? Mmmmh ?

Anonym’haine

Je reçois un mail haineux d’un brave homme qui me reproche de masquer mon identité pour taper sur tout le monde. Je suis lâche, me dit-on, et je suis tout sauf un journalite. Un moment, ma vie semble en péril.

Je tremble.

Et puis je me souviens de l’excellentissime The Economist, hebdomadaire anglophone dont les papiers brillants ne sont jamais signés. A part par Charlemagne.

Je m’en voudrais de comparer ce modeste blog avec l’une des plus grandes réusstes du journalisme. On notera cependant que l’anonymat n’interdit pas le journalisme de qualité. L’inverse n’est pas nécessairement vrai.

Donc, je continue.

O tempora, O tages

Qu’on me pardonne ce titre très approximatif.

Ingrid Betancourt revient.  Oui, je parle de cette femme politique colombienne, opportunément française, qui fut otage pendant plusieurs années après s’être jetée dans la gueule du loup et dont la libération fut amplement couverte par tous les médias de France et bien entendu de Navarre .

[remarque :  la Navarre est un cas particuliers d’exodomie : elle fait à la fois partie de la France et n’en fait pas partie, comme le montre l’expression que je viens d’utiliser et le néologisme hardi que j’ai pondu dans le même mouvement. [ Remarque dans la remarque : exodomie « hors de soi-même »,  du grec ἔξω « hors de » et du latin domus, « maison ». Utilisation réservée aux enc… de mouches. ]

Madame Betancourt fut un emblème du vide journalistique ambiant. Qu’on y songe : portée par les télés, les journaux,  les actions politiques de cette dame qui ne concernaient que l’arène politique  colombienne, eurent une répercussion incroyable en France. Jojo le camionneur, madame Michu la boulangère parlaient d’elle, au point que tous l’appelaient par son prénom. Son portrait géant ornait la façade de l’hôtel de ville de Paris, et tous les hommes politiques de droite comme de gauche dissimulaient mal une larme à la seule évocation du martyre de l’otagesse.

Une fois libérée, dans des circonstances qui ne restent pas à élucider car tout cela n’a pas grand intérêt, on n’avait plus rien à se mettre sous la dent.

Heureusement si ! Il suffisait d’attendre que les autres otages révèlent quel immonde personnage Madame Betancourt avait pu être. Elle a refusé de partager sa radio. Elle a expulsé sa copine des cours d’anglais qu’elle donnait, et elle lui a repris son dictionnaire.

Je tremble en écrivant cela. Et encore, tout n’a pas été dévoilé. On peut supposer le pire.

Heureusement, les journalistes sont là pour nous donner de la vraie info plein de sens. On sait donc désormais tout ce qu’il faut savoir sur la polémique qui entoure la libération non événementielle de l’otage non intéressant.

Ainsi va le monde.