Archives de Catégorie: Au pilori !

Piquée au vif

Saluons l’extraordinaire travail d’enquête de la Journaliste Claire Ané, du Monde.fr, qui nous gratifie d’un papier de grande qualité intitulé « Comment j’ai été (rapidement) vaccinée contre la grippe A« .

Dans cette plongée vertigineuse au coeur de la populace d’un gymnase parisien, Claire nous décrit avec un grand nombre de détails les péripéties vaccinatoires qui furent les siennes. Rien ne nous est épargné : ni les jokes de retraités poilants, ni les remarques douces-amères d’un agent des impôts mobilisé de force, ni la description du pique-nique soudain devenu inutile.

Les coupeurs de cheveux dans le sens de la longueur, dont votre serviteur fait partie, regretteront toutefois la description approximative de l’emport dudit en-cas.  « Elles qui avaient amené pique-nique et coloriages « pour tenir un siège » sont justement appelées… » écrit la journaliste, oubliant hélas que l’on amène se qui se mène (veaux, vaches, cochons…) et que l’on apporte ce qui se porte (pique-nique, seringue, préservatifs…).

J’invite donc la charmante Claire à consulter cette explication du linguiste Bernard Cerquiglini, qui espérons-le fera progresser son lexique.

A moins, bien sûr, que le pique-nique dont il est question n’ait été monté sur roulettes, ce qui se peut concevoir.

Mais cette gentille faute, hélas si répandue, n’enlève rien à la qualité ébouriffante de ce papier. Comme le démontre bien la réaction d’un des lecteurs, qui commente « Arriver à pondre un article de plus de 6000 caractères (espaces compris!) sur un tel sujet, cela relève de l’exploit. Bravo! Si votre journaliste vient un jour à traverser le Sahara en VTT, à rencontrer le Dalaï Lama en Ukraine ou à plonger sous les glaces de l’Arctique, il est à prévoir qu’elle devrait trouver matière à un livre entier. »

Que nous lirons avec joie.

Damned !

Jolie faute d’un collaborateur de nouvelobs.com… L’ortographe, c’est le bagne.

La malédiction de la PQR

Les journalistes de la PQR (Presse Quotidienne Régionale,  Ndlr) vivent une malédiction quotidienne. Comment remplir des pages avec du vide ? La galette des rois dans les maisons de retraite du coin, le défilé de maillots de bains estival et la partie de crapette au bar du PMU… Ce n’est guère passionnant, mais à y regarder de plus près c’est une occupation assez noble, car elle fait du sens comme l’on disait voici quelques années dans les milieux chics.  Elle fait du sens, ou plutôt du lien. Les communautés  et les communes françaises sont souvent de petite taille, clairsemées, distantes. La PQR leur sert de ciment, elle donne des nouvelles du voisin dont on aurait pas su qu’il était mort, si cela n’avait été imprimé, comme on dit, en toutes lettres (c’est toujours mieux qu’en semi-lettres) et noir sur blanc (moins cher que  l’inverse, en volumes d’encre).

Làs ! Parfois l’écueil est inévitable, et les journalistes se fracassent dessus, impavides, derniers Nemo de l’info locale. Prenons un exemple. Dans le Var Matin de ce jour, un éminent journaliste dont je tairai le nom, relate un fait divers – braquage à main armée- survenu au mois de mai. Cela fait un peu réchauffé, mais pour justifier cette demi-page, on nous explique que la victime dont les jours étaient comptés, semblerait désormais tirée d’affaire. De son côté, la police aurait arrêté deux malfaiteurs, mais on n’en sait pas plus.

Lorsqu’on sait aussi peu de choses, il vaut mieux se taire. « Ce n’est pas du journalisme » aurait éructé un de mes anciens patrons. Il eût mieux valu parler de la mésange charbonnière et de ses éventuelles migrations. La noblesse de la PQR disparait, il reste  à peine de quoi emballer le poisson dans le noir de labeur. O tempora, o mores…

Piquée en chemin

Qui est donc O.C. ? Cet éminent confrère apparaît ce jour sur la page d’accueil actus de Google, une disposition favorable qui témoigne d’une belle plume. Enfin, je crois.

Las ! Le titre de l’article n’étant pas passé ni devant la sagacité d’un secrétaire de rédaction ni devant les automatismes hasardeux d’un correcteur orthographique, Google affiche donc en pleine page la faute magistrale : 4e licence 3G : attaque en piquée de BouyguesTel contre Free.

Ah, les coquilles sont des choses qui arrivent, particulièrement chez les journalistes web, soumis à un rythme infernal comme le démonte avec brio le site bakchich.fr dans un papier descriptif assez lumineux intitulé « les journalistes web, ces nouveaux ouvriers spécialisés de la presse. »

Cependant, l’ami O.C. excelle dans l’art du lieu commun, au point de mériter directement une entrée dans notre top ten de cette semaine, qui ne compte il est vrai qu’une place. Il parle avec brio d’un acteur du marché de la téléphonie qui répète des tas de choses passionnantes « depuis de longs mois » (ça fait moins court qu’un mois normal, et surtout l’information reste utilement vague et inconsistante). En face , « Martin Bouygues, patron du groupe éponyme, n’y va pas par quatre chemins. » Rappelons aux distraits qu’éponyme signifie « qui donne son nom à « .  Le sieur Martin aurait donc été appelé Bouygues en hommage au groupe immobilier, ça va de soi.  En plus, il n’y va pas de main morte pour se moucher du coude avec le dos de la cuiller, grâce à cet astucieux refus d’un quatuor routier.

Plus loin, O.C. nous gratifie de « menaces (…) à peine voilées« , de « scénario qui semblait (…) tenir la corde. », puis d’une répétition de haut vol : « Un autre scénario est à l’étude : les fréquences seraient attribuées en trois lots (..), en favorisant l’attribution à un nouvel entrant. Ces deux scénarios favoriseraient évidemment Iliad-Free ». Reste à savoir quel scénario recueille votre faveur.

Une brève étude nous apprend qu’O.C. affectionne ce qui se rapporte aux chemins, comme le montre une recherche Google croisée des chemins » « O.C.  » site:www.silicon.fr , qui retourne plusieurs papiers :
– « Les netbooks à la croisée des chemins »
– « Car le groupe est à la croisée des chemins ».
-« Dailymotion et ses concurrents  sont aujourd’hui à la croisée des chemins. »
-« la taxe pour la copie privée est à la croisée des chemins »
-« 
le marché français de la pub en ligne est à la croisée des chemins »
-« Un marché à la croisée des chemins puisque … »
–  » le marché est aujourd’hui à la croisée des chemins »
– « La TVHD à la croisée des chemins »
– « Vanco est donc à la croisée des chemins »
-« si le secteur a retrouvé le chemin de la croissance, il est aussi à la croisée des chemins »
-« Il faut dire que le marché est à la croisée des chemins »
-« La mobilité professionnelle est à la croisée des chemins »

On en retrouve un peu moins pour quatre chemins, depuis « Le redouté cabinet d’analyses n’y va pas par quatre chemins » jusqu’à « Jean-Louis Destans, n’y va pas par quatre chemins ».

Au total O.C.  témoigne d’une ferveur suspecte pour ce vocable. Compostelle n’est pas loin, Rome non plus.

Advienne que pourra.

La loi du genre

C’est la loi du genre : lorsqu’un journaliste ne relit pas son papier, il court le risque de se répéter. En témoigne cette superbe intro de Fabrice Aubert, de LCI, dans un article consacré aux élections présidentielles américaines : « C’est la loi du genre outre-Atlantique. Pendant la convention adverse, le candidat de l’autre parti est totalement inaudible sur le plan médiatique. 2008 n’échappe pas à la loi du genre. »

Un site perso fort érudit nous apprend que dans cette expression, le mot loi signifie « condition de la perfection esthétique ». Nous voilà rassurés : la répétition devient poétique, comme aurait dit Bachelard.

Affaire Tapie : dialectique et mauvaise foi

Vu sur le site de l’Humanité, cet article de M.H. qui n’y va pas de main morte avec le dos de la cuillère.  Titré « Le contribuable paiera 285 millions à Bernard Tapie », ce papier accumule les qualités d’un papier de désinformation, et les défauts d’un journalisme médiocre.

Le titre en résume a lui seul le contenu, et fonctionne selon une dialectique très simple : l’Etat est personnifié par Le Contribuable, c’est à dire vous et moi. De plus on ne cite pas une condamnation, qui provient d’une faute, mais un simple « paiement ». Quasiment un cadeau.

Un titre plus exact aurait pu être « Le Crédit Lyonnais, dont les pertes passées ont été garanties par l’Etat, est condamné à payer 285 millions à Bernard Tapie ». Plus exact mais moins vendeur.

Le principe de personnification est repris, mais cette fois-ci de manière abusive, au cours de l’article. L’auteur dit en effet : « À la différence majeure que le contribuable met la main au porte-monnaie. 285 millions, pour être exact. » C’est faux, puisque le contribuable ne met pas la main au porte monnaie à cette occasion : l’Etat utilise l’argent que le contribuable a déjà versé. Par ailleurs, l’auteur oublie que les impôts directs représentent seulement 17,2% du budget de l’Etat. Si on y ajoute la TVA et la TIPP, le contribuable représente environ 72% des recettes de l’Etat, ce qui correspond ici à 205 millions.  Vous me direz que je chipote, une fois de plus. Possible, mais quand on se prétend exact, autant l’être.

Très curieusement, l’auteur de l’article donne des verges pour se faire battre, lorsqu’elle écrit « Le Crédit lyonnais est coupable d’avoir commis de lourdes fautes vis-à-vis de son client, Bernard Tapie au moment de la vente d’Adidas, propriété du groupe Tapie. La banque n’a pas tenu compte du mandat de son client en cherchant à négocier la vente, non pas à 2,085 milliards de francs, mais à 4,4 milliards de francs. Elle s’était aussi lancée dans une campagne très médiatisée de dénigrement du couple Tapie.« . Et de conclure « Mais dénigrement ou pas, manque à gagner ou pas, l’affaire financière ne deviendrait-elle pas une affaire politique ?« . Elle semble donc d’accord avec le jugement et reconnaît que Tapie a été lésé. Si ce n’était pas le cas, elle dirait au moins « le Crédit Lyonnais serait coupable » ou « aurait commis de lourdes fautes », signalant ainsi un doute très journalistique.

Mais de doute, point. Dans ces conditions, pourquoi s’étonner qu’on le rembourse ? Préfèrerait-elle que le Crédit Lyonnais, reconnu coupable à travers le CDR et autres émanations, s’en tire pour un euro symbolique ? Quoi, on vous plante de 2 milliards de francs (dans les 300 millions d’euros) et il faudrait avaler la pilule ?

Par ailleurs, cette conclusion est amusante, dans un article qui débute par  » la fin d’un long conflit juridico-politico-financie« . Si on se dispense du contenu entre ces deux phrases, on peut réécrire l’éminent article pour obtenir ceci :

C’est la fin d’un long conflit juridico-politico-financier qui a vu s’affronter Bernard Tapie face au Crédit lyonnais. L’affaire financière ne deviendrait-elle pas une affaire politique ?

Faudrait savoir. C’est la fin, ou le début ?

Enfin, un seul mot sur le tribunal arbitral : « un arbitrage opaque décidé par les hautes instances de l’État. » On n’apprend pas pourquoi l’Etat est présent, ni comment il se fait qu’un tribunal arbitral ait été désigné, ni si c’était normal ou pas, ni qui étaient les juges, ni ce qu’en pense Eva Joly, ni ce qu’a répondu Tapie; etc etc. Une seule phrase, lapidaire, non étayée, pas plus d’investigation ou de questions que de beurre en broche.

Je ne suis pas un lecteur régulier de l’Huma, mais je me souvient d’y avoir vu de bons articles. Là, c’est raté. On dirait le premier papier qu’une journaliste stagiaire de 20 ans présente à son chef de rubrique, qui le rejette en lui demandant de fouiller l’info. Il semble donc qu’il n’y ait pas de chefs de rub’ à l’Huma, à moins que la dame ne soit pas stagiaire.

Ce qui serait dommage.

Abonnés absents

Je lis de ci, de là, cet étrange vocable : Sarkozyste. Une recherche « être sarkozyste » auprès de mon éminent camarade google retourne des phrases instructives : « être ou ne pas être sarkozyste », « pourquoi être sarkozyste », « je suis fier d’être sarkozyste » et jusqu’à cette merveilleuse question sur Yahoo! Answers : « connaissez-vous au moins un sarkozyste dans la vie réelle ? ». Etc.

Question fort utile, en effet.

Sarkozyste. D’ou vient le mot ? Que signifie-t-il ?

Les plus anciens d’entre vous, ou ceux qui ont écouté le cours d’histoire de Madame Machin, au fond de la classe un triste jour d’hiver, se souviendront de son prédécesseur : « maoïste », de « maoîsme » dont Wikipédia nous dit qu’il s’agissait d’une une idéologie développée au XXe siècle par Mao Zedong (Madame Machin disait Tsé-Toung).

A la même époque, à peu de choses près, on a connu les Gaullistes. Plus récemment, les Jospinistes, et les Villepinistes.

Tout me porte à croire que ces termes fabriqués par l’apposition du suffixe « iste » à un nom propre, désignent un courant de pensée politique au sein d’un parti et/ou de ses sympathisants. Ainsi, les Jospinistes semblent avoir été des « lieutenants » de l’ancien premier ministre, désireux de promouvoir la candidature de leur patron aux présidentielles de 2007, contre celle de Ségolène Royal. Les Villepinistes, eux, défendaient bien évidemment la candidature du dauphin de Jacques Chirac, contre celle de Sarkozy. Un article du Point nous apprend qu’ils existaient encore en octobre 2007.

On peut comprendre que le « isme »  -et non le « iste »- désigne une politique particulière : thatchérisme, gaullisme; fauvisme. Non, là c’est de la peinture mais que voulez-vous le principe est le même : un type a des idées, il les met en œuvre, et ce qui s’ensuit porte son nom. C’est peut-être pour cela que M. Chirac n’a pas eu de courant de pensée à son nom. Ou si peu.

On pourrait donc, à l’extrême rigueur, parler de Sarkozysme : le président de la république prend de ci de là des idées, qu’on apprécie ou pas, et il les met (ou tente de les mettre) en œuvre.

En revanche, un « iste » c’est soit un courant de pensée autonome soit la défense d’un candidat aux présidentielles. Lorsque l’on dit « Gaulliste », on se réfère à un ensemble de valeurs représentées par le fameux général, parfois à son insu. Le grand képi est devenu, au fil du temps, une sorte de logo, un étendard pour rassembler des idées plutôt conservatrices, une certaine idée de la France etc etc. Pourquoi pas. Idem, dans un autre style; pour les « Maoïstes ». Cirons à nouveau Wikipédia, ce phare de la pensée humaine, qui indique que -site est un « suffixe substantif, servant à former un nom correspondant à un métier, ou à un adepte d’une activité, d’une idéologie, ou d’une théorie. »

Et donc, ce qui m’ennuie dans le mot Sarkozyste, c’est qu’il n’y a pas de pensée propre derrière. Pas de théorie neuve. Pas d’idéologie particulière. Notre président est un tenant du libéralisme moderne, de l’effort et de sa juste rétribution, etc. Libéral, capitaliste, épris de liberté etc etc tout ce que vous voudrez, ou son contraire.  Mais en cela il n’a rien inventé et se contente de reprendre des thèses bien connues.

Il n’y a pas de doctrine Sarkozy. Pas d’idéologie.

Comme il n’est pas non plus candidat à la présidentielle, pas pour le moment en tous les cas, je ne vois pas comment on peut adhérer à une doctrine qui n’existe pas.

On me rétorquera qu’il existe bien un terme plus ancien que Mao : Royaliste. Mais ce serait un peu facile que de le prendre en exemple, sauf pour dire que s’agissant de l’Ancien Régime, le mot concerne bien une idéologie : la suprématie d’un être et d’une caste sur tout un peuple, par le droit du sang.

Quod erat demonstrandum : le Sarkozyste n’existe pas, ou alors c’est un fieffé imbécile. Car enfin, comment nommer autrement une personne qui proclame son appartenance à une idéologie dépourvue de substance ? Et même si elle existait : qu’ils soient de gauche ou de droite, ou même du milieu, ceux qui sont prompts à se ranger sous une bannière ne sont-ils pas terrifiants ?

Pour conclure ce billet sans prétention, quelque statistiques sans aucune portée. Combien de pages Google recense-t-il pour les mots suivants ?

– Sarkozyste : 273 000 pages

– Gaulliste : 201 000 pages

– Maoiste : 128 000 pages

– (Ségolène) Royaliste : 24 700 pages

– Bayrouiste : 16 800 pages

– Villepiniste : 12 600 pages

– Jospiniste : 6 170 pages

– Mitterrandiste : 3 730 pages

– DSKiste : 940 pages

– Hollandiste : 562 pages

– Chiraquiste : 422 pages (!)

– Giscardiste : 16 pages

– Pompidoliste : 14 pages

– Balladuriste : 13 pages (!!!)

J’en viens à me demander si les gauchistes ne seraient pas, eux aussi, de fieffés imbéciles. Heureusement que Mao est là pour faire pencher un peu la balance à gauche. Historia, cruelis est, comme on dit en latin de fast-food.