Le journalisme est mort

Les exemples abondent : l’art d’enquêter, d’analyser, de croiser les sources, de traduire dans un papier bien construit, clair et argumenté son point de vue d’une façon qui soit à la fois érudite et accessible à tous, cet art a disparu.

On pourrait accuser principalement le Web, qui privilégie le volume à la qualité. Comme moi vous avez peut-être déjà sursauté en lisant un texte manifestement rédigé par un ordinateur à partir de propositions lexicales émanant probablement d’un service marketing. C’est évidemment regrettable, mais personne ne s’attend à trouver au sein du discours commercial environnant des perles de littérature ou de raisonnement. Encore que les bouteilles de jus de fruits Tropicana constituent un perpétuel régal, il faudrait que j’y revienne dans un autre article.

Non décidément, le Web lui-même n’est pas le seul vecteur de médiocrité, à moins que son usage régulier et perpétuel n’entraîne chez les rédacteurs les plus aguerris l’apparition de nouveaux réflexes digne des rédacteurs Web fraîchement émoulus de stage de professionnalisation initié par leur agence pour l’emploi. Je ne peux hélas que constater chez certains de mes confrères une modification du comportement qui passe par l’abandon des principes de base du journalisme.

Prenons pour exemple un article de Jean Guisnel, qu’il est pas un nouveau-né en matière de journalisme : n’a-t-il pas été rédacteur en chef adjoint de Libération ? Voilà un garçon qui use ses culottes sur les bancs des rédactions depuis que le monde est monde. Ou peut s’en faut. Pourtant, ce cher Jean se met à l’heure commune pour céder à une forme de paresse intellectuelle coupable. L’article dont il est question ici traite d’un contrat avec l’Inde en voie de signature et portant sur l’acquisition de plusieurs dizaines de Rafale, avion militaire fabriqué par Dassault. Voilà un sujet sur lequel Jean Guisnel aurait bien des choses à nous dire, lui qui est considéré comme un spécialiste des questions de défense. Hélas, il nous gratifie d’un papier qui n’est même pas digne d’une colonne d’opinion, qui assène des vérités sans aucune démonstration, et qui tient un raisonnement ne menant nulle part.

Intitulé  » Rafale en Inde : on se calme » cet article constitue un excellent exemple de ce qu’il ne faut pas faire.

Passons sur la coloration politique, lorsque l’auteur écrit « Nicolas Sarkozy, qui avait fanfaronné mal à propos pour des ventes au Brésil ou aux Émirats arabes unis », considération que je trouve pour ma part regrettable, si le propos de l’article de faire le point sur la situation. Le parti pris politique peut intervenir à la fin, mais à la fin seulement, lorsque le paysage des faits a été présenté.

Non ce que je regrette en réalité est plus grave : lorsqu’un journaliste assène des conclusions ou présente des éléments qui n’ont pas été étayés, il oublie les règles les plus élémentaires du métier.

Premier exemple : « Parmi celles-ci, la nécessité de composer avec un vendeur multiforme associant des industriels (Dassault pour la cellule, Thales pour l’électronique, Safran pour les moteurs et MBDA pour l’armement) qui ont parfois du mal à tirer dans le même sens. » Qui ont parfois du mal à tirer dans le même sens : c’est-à-dire ? Que signifie exactement cette proposition ? Y a-t-il eu des rivalités industrielles, des problèmes de personnes, des difficultés de communication, des impossibilités à signer des contrats ? Quels ont pu être les impacts sur la chaîne de production ou celle de décision ? On ne le saura jamais.

Second exemple : »Autre composante : la puissante Direction générale pour l’armement, État dans l’État qui entend chapeauter les contrats export, consacrant souvent son énergie à contrer les industriels. » Pourquoi la direction générale pour l’armement est-elle un État dans l’État ? Comment entend-elle chapeauter les contrats export ? Est-ce là une prérogative qui lui est donnée par la loi, par un décret, ou simplement par ordre du ministre, voire du président de la République ? Enfin pourquoi dit-on que la DGA consacre son énergie à contrer les industriels ? Quels sont les exemples qui illustrent cette tendance fâcheuse ? Le point de vue éventuellement anonyme d’une personne de cette industrie aurait été parfaitement souhaitable. mais il n’y a pas plus de point de vue que d’explication, et il faudra se contenter de cette absence.

Troisième exemple : »Rien n’est dit non plus des exigences indiennes en matière de contreparties commerciales et industrielles, qui seront certainement importantes. » Voyez ici une prise de position remarquable : l’auteur reconnaît qu’il ne sait rien des exigences indiennes, mais il possède pourtant des certitudes : elles seront « certainement importantes ». Ce choix de vocable pourrait être considéré comme anodin, quand il est au contraire révélateur de la mauvaise tenue de ce papier. Lorsqu’on ne sait rien, on ne peut que se borner à émettre des hypothèses, on s’efforce de préciser lesquelles, et quelle est la probabilité qu’elles surviennent. En l’espèce, le lecteur serait sans doute ravi d’apprendre quelles peuvent être les contreparties commerciales et industrielles que l’Inde pourrait être amenées à exiger. Mais il restera sur sa faim.

Quatrième exemple, avec la phrase la plus drôle du papier : « Enfin, comment les Français ont-ils géré la corruption endémique dans ce pays, l’un des plus corrompus au monde. » On note d’une part la construction en deux parties miroirs qui ne font que répéter l’autre partie : un pays corrompu avec une corruption endémique. Mais on note également l’absence totale d’arguments : pourquoi peut-on dire que ce pays est-il l’un des plus corrompus au monde ? Et peut-on délivrer une telle information sans dire que le gouvernement indien s’est attelé au problème, et que les jugements de la Cour Suprême indienne concernent de plus en plus ce problème (plus de 50 jugements en 2010), ce qui témoigne d’une prise de conscience ? Intégrer ce type d’information serait une bonne façon de donner au lecteur des éléments qui lui permettent de se forger son propre jugement, mais l’auteur de l’article semble avoir oublié cette règle de base.

Cinquième exemple, avec le paragraphe de conclusion, qui ne conclut strictement rien et n’amène nulle part : « Rappelons enfin que la vente effective du Rafale à l’exportation signifierait ipso facto une réduction des livraisons à l’armée française. Il est prévu de longue date que, dans le cas d’une vente export, la chaîne française, qui produit 11 avions par an, cesserait de livrer les armées nationales pour se consacrer à l’export. Les livraisons ne reprenant qu’à la fin de la production exportée. Voilà qui risque aussi de provoquer quelques tensions, après une euphorie compréhensible sans doute, mais qui mériterait une légère prise de distance. Une chose est sûre : on n’a pas fini de parler de ce contrat « 

Ce paragraphe apporte des informations inutiles : « il est prévu de longue date » n’a strictement aucun intérêt. L’information portant sur la bascule des chaînes en cas de vente se voit même présentée d’une façon inversée : en réalité, il semble que les commandes du gouvernement français ont eu pour but principal de conserver l’outil de production, comme le prétendent d’autres journalistes spécialisés en Défense.  Qui a raison ?  On l’ignore, mais des arguments, des chiffres, des dates précises auraient permis de se faire une idée. Quant aux tensions évoquées, qui concernent-t-elles, de quel ordre sont-elles ? Bref on aurait aimé que l’auteur de l’article se soit appliqué à lui-même la prise de distance qu’il évoque. Une chose est sûre : en parlant comme cela de ce contrat le lecteur en saura aussi peu à l’arrivée qu’au départ.

Voilà où en est réduit le journalisme d’aujourd’hui. Les commentaires des articles sont parfois plus intéressants que l’article lui-même, le contraire étant également vrai. Dans le cas qui nous occupe, un lecteur déclare l’étendue de son admiration pour l’article, et se lance ensuite dans une longue explication chiffrée. Pour confuse et mal formulée qu’elle soit, cette réaction démontre bien la vacuité de l’article : si vos lecteurs sont obligés de faire le travail à votre place, qui est le journaliste ?

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