Le sabre de l’emplumé

Vu sur le blog d’Olivier Bonnet, autoproclamé « journaliste engagé », un article consacré à la récente décision d’un tribunal arbitral qui a accordé je ne sais combien de millions à Bernard Tapie. Intitulé « Taisez-vous, Bernard Tapie », ce papier n’est pas avare de compliments. On y apprend que « l’affairiste », qualifié plus loin de « bonimenteur« , a bénéficié d’un « scandaleux arbitrage » et profère, au cours d’une interview au Parisien, un « mensonge » dont « l’énormité’ ne sera pas relevée par l’interviewer, Dominique de Montvallon, qui semble ainsi déroger aux règles élémentaires du journalisme, selon l’auteur qui devient d’un coup pourfendeur des mauvais journalistes.

Je ne connais pas le fond de l’affaire, mais la charge menée par Olivier Bonnet me paraît déroger aux fameuses règles du journalisme qu’il évoque.

Son argumentation omet en effet une foule d’éléments fondamentaux, se base sur l’à-peu-près et sur une dialectique relativement basique mais qui fonctionne, comme aurait dit le bon Poujade.

Prenons un simple exemple. Celui du tribunal arbitral, dont Olivier Bonnet semble mettre en doute d’abord le mode de désignation, ensuite la probité. Il le présente comme « tribunal arbitral privé » d’une manière telle que le lecteur est amené à conclure que la décision d’un tribunal arbitral correspond à une sorte de petit arrangement entre copains, qui échappe au droit.

Ceci est une présentation tronquée de la réalité, puisqu’un tribunal arbitral est une structure parfaitement définie par la loi, je n’entrerai pas ici dans les détails du Code, mais le lecteur pourra s’informer grâce à cet article de juritel.com, lequel billet nous apprend notamment que des voies de recours peuvent être exercées contre la décision du tribunal arbitral, et que ces recours s’exercent par le circuit juridique classique, même s’ils sont très encadrés, et même quand la décision indique qu’il ne peut y avoir appel. Exit donc l’hypothèse de l’arrangement entre copains. D’autant qu’en lisant le texte de la décision, document un peu long mais fort instructif, on apprend que cet arbitrage a été autorisé en novembre 2007 par le juge commissaire du tribunal de commerce, puis homologué un mois plus tard par un jugement du même tribunal. Pas légal ?

Cela dit, un expert de l’arbitrage estimait dans le Monde que sur cette affaire, l’arbitrage n’était pas justifié parce qu’il s’agit d’une affaire franco-française à forte coloration politique. C’est un point de vue que je ne partage pas : d’après ce que j’ai lu, le principe d’un arbitrage ne semble pas exiger que les deux parties parlent une langue différente et soient de même bord politique. Il est vrai que je ne suis pas expert. Mais on doit pouvoir en trouver un qui soit d’un avis contraire au premier, c’est souvent comme ça avec les experts.

Bref. Dans cette affaire, le tribunal était composé d’une série d’octogénaires grassement rétribués : Pierre Mazeaud, un juriste extrêmement connu, qui fut président du Conseil Constitutionnel et marqué à droite ; Jean-Denis Bredin, avocat très réputé, membre de l’Académie Française, camarade de Robert Badinter et marqué à gauche,  et Pierre Estoup, ancien président de cour d’appel, spécialiste de l’arbitrage et du droit prudhommal. D’après le Nouvel Obs, ces braves gens se seraient partagé un million d’euros pour venir à bout du dossier. Il semble que ce soit le tarif standard, mais tout de même.

Revenons à nos moutons. Pour qu’un tribunal arbitral existe, il faut que les deux parties l’aient sollicité. Est-ce le cas ? Oui, puisque la ministre de l’économie, Christine Lagarde, a demandé aux établissements qui gèrent la dette d’accepter la demande des avocats de Tapie. Mais pour quelle raison ? C’est là tout le problème. Copinage de Sarkozy avec « l’affairiste », suggère l’inénarrable Bonnet, aidé en cela par l’ancien patron du CDR, Jean-Pierre Auber, qui crie lui aussi au scandale. Voyons cela.

Dans l’affaire Tapie, il existe un Établissement Public de Financement et de Restructuration (EPFR) qui a été créé par l’Etat en 1995 pour exercer la tutelle du Consortium de Réalisation (CDR), chargé de régler le passif du Crédit Lyonnais.  A l’origine de la création de l’EPFR, une décision de la Commission Européenne datant de 1995, qui imposait à l’Etat de séparer le CDR du Crédit Lyonnais auquel il avait été initialement rattaché. On savait dès le départ que l’EPFR serait déficitaire assez largement. Les demandes initiales du groupe Bernard Tapie ont été séparées en 13 procédures différentes et portaient au total sur un montant de 7,1 milliards d’euros. 7100 millions d’euros, si vous préférez. Quinze ans plus tard, ces procédures étaient toujours en cours, d’appel en contre appel. Or il existait un risque juridique que la Cour Européenne de Justice condamne la France pour cet excès de lenteur. Il semble donc que la ministre ait demandé aux avocats de Tapie de réduire leurs prétentions de 7100 millions d’euros à 345 millions d’euros, en échange de quoi l’Etat accepterait de réduire les 12 procédures en une seule, confiée à ce fameux tribunal arbitral.

Voilà donc en quelques mots l’explication donnée par Tapie lui-même, et par le ministère de l’Economie. Est-ce que cela tient debout ? Ce n’est pas l’avis de l’ancienne juge Eva Joly, interviewée par le site MédiaPart cité par le Parisien, qui déclare » Le fait d’avoir recours à la justice privée non transparente est tout à fait extravagant quand les deniers publics sont en jeu » ». Reconnaissons à Eva Joly qu’elle sait de quoi elle parle en matière de corruption : les frégates de Taiwan, l’affaire Elf, la chute de Roland Dumas, et même l’affaire Tapie : c’était elle. Sauf que je ne vois pas pourquoi on ne ferait pas appel à un tribunal arbitral, composé de sommités du droit, dans un litige qui est à l’origine purement commercial et qui ne trouve son implication publique que dans le fait que l’Etat a sauvé le Crédit Lyonnais d’une faillite terrible. En poussant le raisonnement aussi loin que le bouchon, pourquoi une affaire devrait-elle attendre des années, au motif qu’il s’agit de deniers publics ? Si M. Tapie a été lésé, il aurait dû être remboursé par le Crédit Lyonnais bien avant que celui-ci ne se cassât la gueule pour cause d’affaires pas toujours d’une probité extraordinaire.

Le même article cite « une source proche du dossier  » qui indique que l’argument du temps gagné n’est pas sérieux, et un « connaisseur du dossier « qui indique « « Pour comprendre la logique de l’Etat, il suffit de voir à qui profite le crime ». Mais le Parisien, malgré ses sources non sourcées, est assez équilibré puisqu’il indique  que « la poursuite dans une voie judiciaire classique n’était toutefois pas sans risque pour le CDR« . Enfin, le coup des sources proche du dossier, c’est tout de même un peu léger.

Résultat de ma petite heure d’investigation : on ne sait pas vraiment si juridiquement il était légitime de confier cette affaire à un tribunal arbitral. On ne sait pas vraiment combien de temps l’affaire aurait duré si elle avait continué selon la procédure classique, ni qui a raison. On ne sait pas si le Crédit Lyonnais a arnaqué M. Tapie. On ne sait pas si les octogénaires ont été libres de toute pression.  Tout cela est drôlement compliqué. Ceux qui liront la décision rendue par le tribunal arbitral noteront en tout cas que sa conclusion est sévère pour le Crédit Lyonnais. Vu le prix qu’ils ont été payés, j’imagine qu’ils ont dû un peu travailler sur l’affaire.

La seule chose qu’on voit, c’est que les personnes marquées à droite trouvent que cette résolution est sage, sauf celles qui n’aiment pas Bernard Tapie ; on voit aussi que les personnes marquées à gauche trouvent que cette résolution est un scandale. Elles ont autant d’arguments que les premières, ce n’est pas avec ça qu’on va élever le débat.

La conclusion, c’est qu’une affaire pareille exige une enquête approfondie, sérieuse et fouillée avant de traiter ses protagonistes de bonimenteurs et les décisions de scandale. Une enquête qui concerne tous les protagonistes. Par exemple, qui est Jean-Pierre Aubert, ancien patron de la CDR et farouche opposant à la décision de tribunal arbitral prise après son départ ? On sait qu’il est administrateur d’Air France et maire socialiste de Barcelonette, une commune de 2793 habitants.  Son orientation politique joue-t-elle un rôle dans son opinion ?  Idem pour son successeur : est-il proche du pouvoir ? Sarkozyste ?

Se peut-il que dans cette affaire, on parle d’abord de politique avant de parler du fond ? Se peut -il que le « journaliste engagé » Olivier Bonnet, auteur d’un ouvrage intitulé « Sarkozy, la grande manipulation » soit lui-même aveuglé par son engagement politique, au point de confondre le chiffon rouge avec le toréador ?

Ah, je le répète au risque de me répéter, tout cela est drôlement compliqué. Si on veut ce faire une idée plus précise de l’affaire, je vous invite à lire cet article de Libération, documenté et bien écrit, lui. Je ne sais pas si Olivier Bonnet l’a lu.

Il faut aussi qu’il ouvre le dictionnaire à la lettre P : séance plénière s’écrit donc plénière, et non pas pléniaire. Je sais, je chipote. Faut bien rigoler, que voulez-vous.

Mais j’aimerais bien que l’on énonçât des analyses basées sur des faits et des enquêtes, plutôt que des jugements de comptoir qui s’appuient sur des opinions et des bruits de couloir. J’ai l’impression que c’est toute la différence entre le journalisme pratiqué par Olivier Bonnet et celui de Dominique de Montvallon.

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8 réponses à “Le sabre de l’emplumé

  1. Réaction identique à la votre en lisant cet article!
    Quand au réaction des « politiques » c’est poudre aux yeux et compagnie! Populisme et mauvaise foi!
    Merci d’avoir fait ce billet
    Brigitte

  2. Rien sur le thème de l’article, à savoir que prétendre que Sarkozy n’est pour rien dans la décision de solliciter un arbitrage est un mensonge ? Voyez-vous, c’est surtout de cela que je parle. Et que Montvallon aurait dû réagir. Vous n’apportez aucun argument contraire.

  3. Cher Olivier,

    Il est possible que Sarkozy soit impliqué dans cet arbitrage. Possible, et même probable. Ce n’est qu’une question de forme, car ce qui compte en réalité dans l’affaire c’est de savoir si cet arbitrage est une chose honnête, ou au contraire si c’est un abus de pouvoir. Si c’est une bonne décision ou pas. Que ce soit demandé par Sarkozy ou Tartempion soi-même n’a guère d’importance, sauf si l’on établit que c’est une mauvaise décision.

    Prouver que le Président a pris une bonne décision, on s’en moque, c’est pour cela qu’il a été élu par les Français. Prouver qu’il a pris une mauvaise décision, voilà du journalisme.

    Mais votre article ne prouve rien : c’est une charge contre Sarkozy, à travers Tapie et Montvallon. Un pamphlet. Vous pensez que Tapie à menti, quelles raisons aurait-on de vous croire plus que lui ? A bonimenteur, bonimenteur et demi.

  4. Etrange article qui essaie d’expliquer la différence entre les méthodes journalistiques et la méthode de M. Bonnet.
    A quand un article sur les différences entre l’océan Atlantique et le désert de Gobie ?

  5. Vous voulez sans doute parler du désert de Gobi. Le gobie , lui, est un poisson du genre perciforme, répandu sur toute la surface du globe. En provençal, le gobie noir est appelé « babouate ». Mais je m’égare, et oui, vous avez sans doute raison, cependant vous remarquerez que peu de lecteurs pensent comme vous. Il faut donc les prévenir.

  6. « Je ne connais pas le fond de l’affaire… » dites-vous.
    Très bien.

    Mais que cela ne vous empêche surtout pas de soutenir une décision d’un (mal nommé) tribunal arbitral qui pose comme jalons :

    – d’aller CONTRE la décision de la Cour de Cass’ (réunie en séance plénière), ce qui n’est pas rien, selon une décision privée vaguement formulée par 3 papys solidement rémunérés (hé, vous n’avez même pas enquêté sur ce point ? pffffffff, quelle pétaudière, ce site !) et tous acquis à la cause de ce marchand de foire (ou bonimenteur) dont la carrière reste exemplaire (comme dans « ne pas suivre le mauvais exemple », celui de la vulgarité affairiste scotchée à la cupidité qui reste la marque de ces années 80 dont il incarne comme l’ongle le handicap à la marche, la vraie.).

    – d’envoyer un formidable crachat (ou glaviot) à toutes celles et ceux qui doivent se farcir à longueurs de temps le mantra des «caisses vides», oui mais pas pour tous, car les caisses sont pleines, elles débordent, mais pas touche, chasse gardée par les gardiens.

    Êtes-vous un « gardien » ?

    Faites de beaux rêves….

    (Je voulais au départ faire plus long, mais bof. Ah oui, pas touche à Olivier. Entre Olivier et le bonimenteur, y’a comme une béance question éthique et tac et toc. Le toc subjugue, le clinquant aussi, il paraît même qu’il y a des fans).

    Êtes-vous un fan ?

    Ce qui moi me subjugue, c’est de lire des propos qui défendent Tapie. Cela reste un vrai mystère, qui défie toute analyse. Mais j’adore aussi Barcelone. Surtout quand elle n’est pas très nette. De quoi « divertir ».

    Houba houba.

    Je note aussi que l’ajout d’un « e » à Gobi déclenche votre « talent » contre l’oublieux.
    Ce n’est pas à votre honneur.
    Que pèse un « e » face à tous ces millions par centaines ?
    Chacun son camp.
    Le vôtre est assez détestable, mais parfois il arrive que l’on s’accommode.

    Que la nuit vous soit douce.

    Baille baille.

    PS (oups) : je ne savais pas que Sarkozy avait été élu par les français pour sauver Tapie…. Dans le genre, vous faites outre.

    Encore.

  7. Faut-il répondre à votre commentaire, qui affiche son parti-pris ? Pour ma part, je n’ai ni a-priori, chapelle, ou opinion préconçue. Vous brûlez Tapie sur le bûcher de votre inquisition personnelle, fort bien. Permettez-moi de ne pas faire de même, ni avec lui, ni avec vous, ni avec Bonnet.

  8. En lisant les statistiques (déplorables) de ce blog, je me réjouis en découvrant l’origine des recherches effectuées sur Google. Ainsi, un aimable internaute ayant tapé la recherche « tarif du poisson sabre » s’est-il retrouvé sur cette page. Ah. C’est beau, la technologie.

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