Le cancer de la désinformation

Ce n’est pas le fait d’un journaliste, mais le principe reste le même : à l’occasion d’une correspondance entre amis, j’ai relevé dans un e-mail la phrase suivante « le nombre de cancers du poumon a été multiplié par quatre dans le même temps [en 30 ans](…) les cancers chez les enfants ont été multipliés par 5 en cinquante ans ». Une telle précision demandait vérification. Cette vérification m’a emmené dans une mini-enquête sur le cancer, qui montre que la perception que j’en avais n’était pas le reflet exact de la réalité.

Le résultat des vérifications montre non seulement que les chiffres annoncés par mon correspondant sont faux, mais surtout que toute une mythologie – pour ne pas dire psychose- s’est développée autour du cancer.

Le cancer des enfants : une réalité

Le site de l’ARTAC (Association pour la Recherche Thérapeutique Anti-Cancéreuse) signale que les cancers de l’enfant ont une fréquence croissante de 1% chaque année depuis ces 30 dernières années en Europe comme aux Etats-Unis. Même en supposant un important biais statistique (les statistiques mondiales varient de 1 à 4 selon les pays (1) et si mes calculs sont exacts, ça fait 66 % d’augmentation en 50 ans. 3 fois moins que cet alarmiste facteur 5 cité dans cet email, qui constitue donc de la désinformation. (on notera toutefois que l’extrapolation de 30 à 50 années est purement théorique et ne reflète sans doute pas la vérité : il s’agissait ici d’adapter les données à celles que l’on veut vérifier).


Ajoutons que les cancers de l’enfant de moins de 15 ans représentent 1 % de l’ensemble des cancers. A partir de 3 ans, c’est la deuxième cause de mortalité après les accidents, et l’incidence annuelle moyenne est de 13 pour 100 000 enfants de moins de 15 ans. (2)

De la difficulté de chiffrer l’évolution historique de la maladie

Il est malaisé, pour ne pas dire hasardeux, de donner des chiffres exacts sur l’évolution du cancer au cours du 20ème siècle. Cela tient à trois facteurs principaux, que nous analysons ci-dessous.

Une absence de données

Le nombre annuel de nouveaux diagnostics de cancer n’est pas disponible directement pour la France entière, car le cancer n’est pas une maladie à déclaration obligatoire. Une étude récente (3) effectuée en prenant pour base l’année 1968 s’est appuyée sur des données extrapolée à partir des registres qui existent dans un nombre restreint de départements : l’ensemble de ces registres couvrent seulement 14 % de la population française.

Cette étude montre par exemple que la mortalité par cancer de la bouche, du pharynx, du larynx et de l’œsophage a augmenté de 1968 à 1976, et a fortement diminué ensuite ; elle est, en 2002, la moitié de ce qu’elle était en 1968. On peut penser que le nombre de morts n’est pas un bon indicateur du nombre effectif de cas de cancer, mais le nombre de cancers est un chiffre à prendre avec la plus grande précaution en raison de l’absence de déclaration, alors que celui du nombre de morts est précis car le certificat de décès doit mentionner la cause de la mort.

Le vieillissement de la population par augmentation de l’espérance de vie influe sur les chiffres

En France le taux standardisé d’incidence de cancer était de 300 (pour 100 000 habitants) dans la période 1978-1982 et il était, 15 ans plus tard, de 350. On a enregistré 80000 décès par cancer en 1954 et 135 000 40 ans plus tard (68% d’augmentation, voilà qui corrobore notre calcul plus haut), et ceci malgré une diminution de la mortalité grâce à l’amélioration du diagnostic et du traitement. L’augmentation des décès pourrait donc être dû à l’important accroissement de la population de plus de 50 ans dans la période considérée (6)

L’influence des progrès techniques sur les chiffres

Au cours des 30 dernières années, les cancers des bronches, de la prostate et du sein ont augmenté de fréquence alors que diminuaient les cancers de l’estomac et du col de l’utérus. Par contre, les décès par cancer du sein ont peu augmenté, principalement parce que le diagnostic est devenu plus précoce et parce que le traitement est devenu plus efficace ; et c’est précisément parce que le dépistage est plus précoce et plus précis (en particulier sur les épithéliomas in situ du sein) que la fréquence de cancers du sein enregistrés à augmenté ! Idem pour les micros cancers de la prostate qui n’étaient pas dépistés auparavant. Bref, on peut penser que la fréquence augmente parce que l’on découvre des petits cancers à un stade très précoce grâce aux perfectionnement des moyens de détection, cancers qui étaient auparavant inaperçus.

Les cancers du col de l’utérus sont non seulement devenus moins fréquents, mais en plus, la mortalité a diminué de façon importante à cause des diagnostics précoces par dépistage.

Les cancers bronchiques ont augmenté de fréquence chez les fumeurs en même temps que la consommation de tabac augmentait alors que la fréquence des cancers bronchiques chez les non-fumeurs est restée stable.(7) Ces cancers surtout lorsqu’ils surviennent chez des sujets âgés, n’étaient pas comptabilisés autrefois car très souvent ils n’ont pas le temps de se développer suffisamment pour entraîner des signes cliniques et le décès des malades. En conséquence, à cause de ce fait, et à cause des progrès des traitements, le nombre de cancers augmente actuellement plus vite que les décès par cancer (7)


D’autres idées reçues

Il est souvent dit que le cancer est une maladie des temps modernes. Or c’est une maladie connue depuis des millénaires. Des paléontologues ont analysé des fragments de squelettes datant de plusieurs centaines d’années et trouvé des ostéosarcomes qui montrent que le cancer existait bien avant notre époque. Le plus ancien ostéosarcome connu date du Néolithique et fut trouvé en Italie (4). On ne parle évidemment pas des cancers affectant les tissus mous, qui par nature n’ont pas résisté à l’outrage des ans (mais certaines momies égyptiennes ou pré-colombiennes ont montré des signes certains de papillomes, d’epithelia ou de cystadénocarcinomes, bref de tumeurs cancéreuses). Il reste cependant exact que les cancers ont connu une augmentation constante au cours du 20ème siècle, car même si l’on ne dispose pas de statistiques précises pour l’homme des cavernes ou du moyen-âge, on dispose d’éléments d’informations historiques, et de statistiques modernes qui bien qu’imprécises montrent une croissance.

Le cancer est-il une maladie de riches ? Dans les pays en voie de développement les cancers sont beaucoup moins fréquents. Par exemple pour un cancer en Inde il y en a 4 aux USA. Mais ce n’est pas parce qu’ils mangent sainement, et n’ont pas de poêles Tefal, mais plus probablement parce que la proportion des plus de 50 ans est plus faible. Or, on a vu que le cancer est une maladie qui touche d’abord les seniors. Par contre dans ces pays, la gravité des cancers est en général plus grande car le diagnostic est habituellement tardif et les moyens thérapeutiques insuffisants. (7)

La plupart des cancers seraient héréditaires. Cette affirmation partagée par beaucoup est tout simplement fausse. Moins de 1% des cancers sont véritablement héréditaires(8  ). Les facteurs de cancers sont connus : il s’agit dans la plupart des cas d’éléments externes tels que des virus, des bactéries ou des éléments chimiques, parmi lesquels alcool et tabac, mais aussi d’autres éléments tels que les rayons solaires. Cela étant dit, il est reconnu que certains types de cancer ont un caractère plus héréditaire que d’autres. Ainsi, pour les cancers du colon, la fréquence des cancers de type héréditaire (HNPCC) est de 5,5 %. (10) Mais dire qu’un cancer est de type héréditaire ne fait pas des cancéreux de toute la descendance du malade : l’insitute Curie estime que le risque est de 50 %. (11).

La formation d’un mythe de société

Voilà donc quelques-uns des éléments qui sont souvents répandus dans la presse ou les discussions de comptoir. Nous avons là tous les éléments d’un mythe, renforcé par l’image symbolique du crabe, une bête assez peu attirante.

Les représentations du cancer dans la société passent par la culpabilité du malade : dans le cas de cancer du sein, les malades vivent la maladie comme une injustice (pouquoi moi ?) et dans les cas de cancers liés au tabac ou à l’alcool, les malades, placés dans une situation de mort annoncée, vivent leur maladie comme un châtiment ou au minimum comme une opprobre. Il suffit de considérer les paquets de tabacs avec leur  « FUMER TUE » qui sonne comme la réprobation du Père, ou d’apprendre la mort d’un personnage « des suites d’une longue maladie », comme si c’était une honte de mourir d’un cancer, pour voir que nous ne sommes pas dans le monde de la santé mais dans celui de l’imaginaire, de l’inconscient collectif, bref du mythe.

Ainsi, on parle du cancer d’une manière qui n’est pas logique et pas raisonnable. Selon certains sociologues (10), le cancer est devenu l’incarnation des désordres du monde du comportement des hommes, vis à vis d’eux mêmes et de la nature, au point que c’est la société elle-même qui est cancérigène, et en même temps cancéreuse , avec tous les corollaires économiques et écologiques que l’on peut faire. L’évidente complexité du sujet ajoute encore au voile de fumée. A partir de quand une tumeur est-elle qualifiée de cancéreuse ?

« Peux-tu purifier ta vision originelle Jusqu’à la rendre immaculée ?  » Lao-Tseu

sources :
(1) Parkin DM, Stiller CA, Draper GJ, Bieber CA, Terracini B, Young JL, eds.
International incidence of childhood cancer. Lyon : Centre international de recherche sur le cancer, 1988. CIRC Publication scientifique no 87
(2)
Le cancer de l’enfant, C. Bergeron, Institut Mère-Enfant, annexe pédiatrique, Hôpital de Rennes, mars 2000
(3) Hill C, Doyon F.
La fréquence des cancers en France en 2002 et son évolution depuis 1968. Bull Cancer 2006;93;7-11.
(4)
Paléopathologie du cancer, continuité ou rupture ? in Bulletin du Cancer. Volume 93, Numéro 8, 767-73, Août 2006
(5) Pr. A. Bénétos, « 
Biologie du vieillissement« , Enseignement de Gérontologie, Nancy, 2005.
(6)
Vieillesse et cancers : une spécificité inexplorée ? par Antoine Spire & Nicolas Martin, sous la direction du Pr David KHAYAT in Cancers & vieillissement, Editions du Bord de l’Eau, 2007.
(7)
Cours de Cancérologie Générale, Pr. F. Baillet, CHU de la Pitié Salpêtrière, 2003
(8 )
Prédispositions génétiques au cancer, in Cours de cancérologie, Centre François BACLESSE, Centre de Lutte Contre le Cancer de Basse-Normandie
(9)
De l’apparition du cancer comme fléau social, cours du Dr Patrice Pinell, Synthèse de cours réalisée par E.Lucchi-Angellier
(10)
OMIM, cité par Ph. Rousseau in Cancers et hérédité
(11) Cancers héréditaires – Une histoire de famille par Géraldine Lebourgeois, Journal de l’Institut Curie, n°55 sept. 2003

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