De la responsabilité…

Un journaliste d’Auto Plus en garde à vue, son bureau et son domicile perquisitionnés à la suite du dépôt d’une plainte par Renault,  mécontent d’avoir vu les clichés d’un prochain modèle publiés. Violation du secret industriel dans une profession où la concurrence est forte, déclare le directeur juridique du constructeur qui regrette sur France Info, « à titre personnel », que le journaliste ait été maltraité, en ajoutant que c’étaient surtout les fuites internes qui étaient visées.

Bien entendu, les journalistes s’insurgent. L’éminent Yves Thréard publie dans un billet sur son blog « quelques mots d’indignation pour dénoncer « l’affaire » Auto Plus » qu’il qualifie de scandaleuse, évoquant le retour à des pratiques dignes du cardinal Richelieu, qui n’était pas un saint homme.  Thréard ajoute « Auto Plus et son reporter, eux, ont fait leur travail : enquêter. Si le métier d’informer doit se réduire à la reproduction de communiqués officiels, autant décréter sa suppression et transformer les journalistes en officiers ministériels. Trop souvent, aujourd’hui, on confond communication et information. »

J’ai tendance à penser que trop souvent les journalistes confondent information et communication. Lorsqu’on choisit de dévoiler dans ses pages les secrets de fabrication d’une entreprise, c’est pour faire un scoop. Pour faire vendre. Ce n’est en aucun cas pour des raisons de « droit à l’information », mais uniquement pour des raisons d’efficacité en kiosque. Ce n’est pas du journalisme. Et on sait très bien le risque que l’on prend.

S’il ne s’agissait pas de voitures, mais de WC révolutionnaires, aucun journaliste n’aurait publié l’info : ça ne fait pas vendre.  On le voit, en fonction de l’enjeu la morale varie.

En revanche, si le journaliste a connaissance de secrets qui sont masqués pour de mauvaises raisons, alors il a le droit et même le devoir journalistique d’écrire un papier : sur un fabricant de vêtements qui emploie des enfants dans ses usines, un avionneur qui tente de masquer les défaillances d’un appareil, une grande banque qui masque de mauvais résultats par un tour de passe-passe comptable, un industriel qui minimise la toxicité d’un matériau.

Je pense donc que la carte de presse ne donne pas tous les droits. En France, le directeur de la publication est responsable pénalement, mais les journalistes doivent également répondre de ce qu’ils écrivent. Au nom précisément d’une certaine idée du journalisme.

C’est cette idée qu’aurait dû garder à l’esprit Airy Routier, au demeurant un journaliste de qualité, lorsqu’il a fait publier le faux SMS à Cécilia. C’est cette idée qu’aurait dû garder à l’esprit le reporter d’Auto Plus, qui est sans doute un bon professionnel.

Bref, la liberté de la presse, ce n’est pas d’aller sous les draps de Madame Michu pour voir comment ça se passe. On ne me fera pas croire qu’un journaliste doit violer l’intimité des gens ou le secret des entreprises pour faire son boulot. Parce que tant que cela n’est pas dans la sphère publique ou que cela ne la touche pas, ce n’est pas de l’information.

Il est intéressant de noter que les commentaires sur le blog d’Yves Thréard vont dans à peu près dans le même sens. Et Thréard de répondre « Je suis consterné en lisant les commentaires. Comment peut-on être d’accord sur ces faits ? Comment peut-on vivre dans un pays ou la police pour une photo d’une future voiture perquisitionne et met en garde à vue un journaliste ? Je me demande qu’es ce que vous diriez lorsqu’un journaliste sera mis en examen pour avoir divulguer des détournement de fonds ou des
malversation financières d’une société ? »

J’attire l’attention du lecteur, s’il existe, sur cet amalgame que je n’hésiterai pas à qualifier de dialectique.  Notre éminent journaliste fait une confusion entre sphère privée (la voiture) et sphère publique (détournements de fonds, malversations) Dans le premier cas de la voiture, le constructeur crée, invente, conçoit. Il ne fait de mal à personne. Dans le second cas, on ment, on triche, on vole, bref c’est moralement condamnable, et le journaliste constitue un rempart : il doit dénoncer ces agissements qui portent atteinte à ce qu’est la société dans son ensemble.

Thréard continue dans l’amalgame dialectique en ajoutant « Il est vrai que vous préférez sans doute vivre en Chine ou en Corée du Nord où les journalistes sont aux ordres du gouvernement et sont emprisonnés pour le moindre écart idéologique ! » C’est la un procédé peu élégant : voiture = détournement de fonds = dictature.

Non, mon cher Yves (permettez que je vous appelle ainsi le temps de ce billet) vous confondez décidément trop de choses.  Dans ce pays, les journalistes peuvent dirent ce qu’ils pensent du régime en place et de ses actions, la démocratie existe donc bien. Ils peuvent aussi dévoiler des affaires, politiques ou économiques, mais, je me répète, ils n’ont pas le droit d’empiéter sur la sphère privée, et cela d’autant plus lorsque les motivations sont purement vénales : vendre du papier.

Ne confondons donc pas journalisme et grand n’importe quoi.

Mise à jour du 18 juillet

Revenons voulez-vous un instant sur cette affaire : l’Association des Journalistes de la Presse Judiciaire s’est dite « scandalisée par la perquisition menée dans les locaux d’Auto Plus et la mise en examen d’un journaliste, » c’est le Monde qui reprend ainsi une dépêche AFP. Ladite association ajoute «  »Ces méthodes sont indignes d’une démocratie respectueuse de la liberté de la presse et du droit de chacun à une information complète, sur tous les sujets qui intéressent la société ».

Il y a là encore confusion. Le droit de chacun à une information complète est soumis à des limites. Sur le secret des sources, d’abord. Comme le rappelle efficacement l’avocat Renaud Le Gunehec, spécialiste du droit de la presse dans un article sur presseedition.fr, le secret des sources est défini en France par « l’article 109 du code de procédure pénale qui autorise un journaliste à garder le silence s’il est interrogé sur ses sources. Ce texte ne dit rien de plus, et c’est bien peu. » Et l’avocat d’ajouter « Surtout, il n’est pas interdit à la justice, le journaliste ayant refusé de révéler spontanément ses sources, de perquisitionner son bureau ou son domicile voire, en choisissant un cadre juridique adapté, de le placer sur écoute. La loi pose certaines conditions, mais de telles investigations ne sont pas interdites par principe« .

Que peut on en conclure ? Si cet avocat dit vrai, il existe un cadre juridique qui permet la perquisition. Faut-il rappeler ici les principes qui fondent la justice démocratique de ce pays ? Une loi ne peut exister que lorsqu’elle est votée par la représentation citoyenne, c’est à dire les députés et les sénateurs. Qui sont des représentants du peuple, donc la loi est instituée par le peuple. Si cela n’est pas de la démocratie, qu’est-ce que la démocratie ?

Et les propos de maître Le Gunehec ne semblent pas contredire la situation dans laquelle se trouve le journaliste d’AutoPlus : « Le grand principe est le suivant : liberté d’expression, et pas de contrôle préalable des publications… mais un contrôle a posteriori par le juge, qui peut sanctionner les abus de la liberté d’expression. »

Il me paraît bien que la publication de photos et de caractéristiques d’un modèle de véhicule en cours de conception, éléments achetés à une personne qui les a volés et revendus, constitue un abus de liberté d’expression.

Mais la liberté d’expression, comme le disent les aimables commentateurs de ce billet, c’est avant tout une question de déontologie.

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2 réponses à “De la responsabilité…

  1. Entièrement d’accord avec l’analyse de ce billet. La sphère privée est volontairement et régulièrement ignorée au motif qu’il s’agit d’entreprises, de groupes ou de personnes dont une partie de l’activité est forcément publique. La distinction à faire est la même qu’entre le voyeurisme indélicat et l’exhibitionnisme. Je pense qu’il est normal que le journaliste soit sanctionné pour ce manquement déontologique. Et ceci ne remet absolument pas en question le devoir d’investigation et mise en lumière de faits publics.

  2. Moi aussi, je suis entièrement d’accord avec cette analyse. Dans cette affaire, c’est la presse -dans son ensemble- qui ne ressort pas grandie. Il faut croire que éthique ne veut plus dire grand chose, dans un monde ou l’on publie des secrets industriels pour vendre du papier. Et dans un monde où on tente de se retrancher ensuite derrière la liberté de la presse pour ne pas avoir à assumer ses erreurs. Et en faisant des amalgames entre dénoncer un crime et droit de nuire en toute impunité.

    La liberté de la presse est très précieuse. Merci de ne pas la salir et l’insulter a des fins mercantiles et moralement discutables.

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